Les cosmonautes de l’Absolu – Yannick Lacroix

Un livre publié pendant les dernières cinq années / un libro pubblicato negli ultimi cinque anni / a book published in the last five years /książka wydana w ciągu ostatnich pięciu lat.

Les cosmonautes de l’Absolu, un court récit de Yannick Lacroix  publié en 2012 (éditions indépendantes “Moult”) est le cousin un peu farfelu de Fahreinheit 461 (de Ray Bradbury), de La Planète des Singes (de Pierre Boulle) ou encore de Le meilleur des mondes (Aldous Huxley). Dans ce texte, Lacroix nous décrit une société dystopique au rire jaune. Une dystopie qu’on a du mal à prendre au sérieux, auto dérisoire par le biais d’un absurde qui est trop poussé à son extrême grotesque pour être vraisemblable.

Le nœud de l’histoire? À la moitié du 21e siècle, dans le bassin d’une humanité dérobée d’idéaux et qui navigue dans le désespoir, un certain Edgar Lafitte assiste à l’apparition de l’Absolu. Un Absolu philosophiquement intrigant qui nous renvoie explicitement à des auteurs comme Hegel, Aristote et Plotin (mais surtout Hegel). Suite à la découverte de l’Absolu, une vague d’excitation parcourt la Terre, d’un pôle à l’autre. Pourtant on comprend vite que cette découverte, bien que surprenante et excitante, ne changera rien au vide existentiel du quotidien. Et tout comme lorsqu’on regarde un enfant découvrir le monde, en prévoyant ses faux pas (desquels il apprend, généralement), on assiste, pleins de découragement, à la suite d’actes irrationnels et complètement autodestructeurs de l’humanité conçue par Lacroix (qui, contrairement à l’enfant de tout à l’heure, n’apprend rien – vraiment rien de ses faux pas). Cette humanité, qui passe d’une phase d’admiration et contemplation, à une phase d’analyse pour terminer dans la surconsommation de la source d’excitation.

L’histoire se déroule sur plusieurs années, et on suit, dans chacun des cinq chapitres, l’histoire d’une personne en particulier et de sa courte intrusion dans la vie de l’Absolu (on pourrait critiquer un peu l’auteur de n’avoir nommé que des hommes …). Le texte est riche en jeux de mots: l’Université Laval devient L’université Avale, et Les États-Unis sont tout d’abord appelés les “États-Honnies” pour ensuite être rénommés les “États-Chunis” (après avoir fusionné avec la Chine).  On rit de tout, rien n’est sacré pour Yannick Lacroix et, pour bien rire avec lui, il faut que son lecteur ne se prenne pas trop au sérieux. Un passage comme le suivant, où l’on parle du processus de sélection des personnes qui auraient ensuite pu aller sur l’Absolu, pourrait bien donner un exemple de ce langage qui a gagné toute mon estime:

Le processus de sélection dura trois années et nécessita le travail de treize millions d’employés. Les critères étaient nombreux: la formation scientifique, la santé physique, la pureté morale et bien évidemment, la familiarité avec Hegel furent scrupuleusement soupesées. À la fin, on retint trois hommes, dont un hétérosexuel, un homosexuel et un bicurieux, trois femmes (même chose) et un transsexuel. Il y avait là-dessus un Bantou, un Arabe nilotique, un Caucasien, une Japonaise, une Indienne, une Polynésienne et, pour tenter de faire justice à tous les groupes ethniques qui n’étaient pas directement représentés, on choisit un transsexuel particulièrement métisse dont la mère brésilienne avait été fécondée par un sperme synthétique obtenu par la réduction gravitationnelle de l’éjaculat de 1 142 234 hommes qui s’étaient masturbés dans une immense cuve en stainless.

Fin, on se sent complices de l’auteur en riant du monde contemporain, de son futur, probablement catastrophique, et de l’auteur lui-même, dans les moments où il nous parle directement, en nous rappelant son rôle leader au moins dans ce petit monde d’encre et papier (quand même bien agréable au touché, il faut le dire). Bref, il s’agit d’une dystopie qui est tellement proche du monde contemporain (en ses aspects sociopolitiques autant que temporellement), que ça devient une oeuvre d’autodérision d’un futur qui est presque déjà présent.

En conclusion, ce livre nous incite à nous poser des questions, surtout d’ordre éthique.

D’un côté, l’auteur nous porte à réfléchir sur la relation que l’humanité instaure avec toute altérité et les droits qu’elle se réserve envers elle, qui joue toujours le rôle d’objet plutôt que de sujet. Et ça simplement, à mon humble avis, puisqu’on n’est pas capable de comprendre l’altérité qui ne parle pas notre langage. En lisant ce texte, on peut comprendre que l’Absolu est un avatar des ressources non renouvelables, géré et consommé premièrement par les géants des É-U et de la Chine.

De l’autre côté, on est porté à réfléchir d’une manière plus existentialiste (ou peut-être que j’ai une malformation cérébrale qui me porte à réfléchir de manière compulsive à l’existence même lorsqu’il n’est pas du tout nécessaire. Peut-être que j’ai été mordue par le fantôme de Camus dans mon sommeil…). La “perte-de-sens-corollaire-au-désenchantement-du-monde” dont Lacroix parle et qui afflige l’humanité pousse à la recherche de sens, vers l’extérieur. On essaie de remplir un vide avec tout ce qu’on trouve, ce qui me rappelle la fois où ma psychothérapeute (évidemment j’en ai une) m’avait dit que c’est normal de manger une boite entière de biscuits en une heure lorsqu’on feel que la vie n’a aucun sens. On bouffe tout. On cherche à nous sentir comblés… mais une fois terminé la lecture, on se demande si la solution à ce désenchantement n’est pas à rechercher dedans. Allez donc lire Kojève – La fin de l’histoire.

 

2 thoughts on “Les cosmonautes de l’Absolu – Yannick Lacroix

  1. Lafitte, Lafitte… comme ça me disait quelque chose, j’ai vérifié et bum! c’était un pirate. 😀 https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Lafitte coïncidence? Qu’est-ce que tu en penses?
    Et encore, toute cette volonté de boutade, le rire, l’ironie, le persiflage… ça fait du bien? N’est-ce pas une solution bien plus simple que tenter de donner une réponse distopique plus positive, de notre futur? Je ne dis pad idyllique, mais quand même s’appuyant sur tous les mouvements globales qui cherche à le sauver, notre cher futur….
    Je ne sais pas, l’ironie est terriblement à la mode aujourd’hui, tout est dit avec ironie puisque l’engagement est trop sérieux et lourd et les mœurs veulent que l’on soit légers, désengagés et très happy shalalala. Moi je me méfie. Et notre auteur? Qu’en penses-tu?

    1. Moi, “très happy shalalala”??? J’exige des excuses! Sachez que je suis dépressif, cynique, insupportablement négatif et totalement infréquentable, et que j’en suis fier, oui, madame, fi-er!
      Je rigole!…
      Mais si on me demande sérieusement mon avis, alors j’ai envie de dire que j’avais envie de créer un contraste fort entre la forme et le fond, et que l’ironie me semblait l’outil tout désigné pour ce faire. Je pense que certaines choses ne peuvent plus être dites correctement que par la négative. Ce que je (ne) dis (pas) dans ce petit livre, je ne pouvais pas (ne (pas) le (ne) pas) le dire autrement (ou de la même façon, ce qui revient au même).

      Quoi qu’il en soit, merci pour cette recension et ce commentaire, ça m’a donné un frisson de plaisir de lire ça!

      YL

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